L’étang Fourcat

samedi 11 septembre 2010
par  Gil
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Sur les traces du graveur de vulves ariégeois

Cédant à l’amicale pression de Patrick, je commets un compte-rendu de notre dernière randonnée en Ariège. C’est à ses risques et périls, c’est pourquoi j’emploie à dessein le verbe « commettre », comme pour les délits. En juin dernier, après que j’eus répondu à la même invitation au retour du port d’Orle dans le Biros, au lieu de m’avoir complimenté en me disant que je parlais d’Orle, il m’a dit que je m’étais « un peu lâché ». Que ne dira-t-il pas cette fois, alors que, à mon corps défendant, il nous a entraînés dans une bien étrange enquête et c’est sur un des mystères contemporains et passés de nos montagnes et même sur un des mystères de l’existence tout court, que notre médecin cafiste nous a fait mettre le doigt ! Comme à l’accoutumée, le week-end, inscrit trois jours avant au calendrier du Club alpin français (Caf) d’Albi fut un grand succès. Pour cette sortie sur les hauteurs de Vicdessos à l’étang Fourcat, réputé ardu et en plein week-end de rentrée scolaire, nous n’étions pas cent ! Nous n’étions pas dix ! Nous n’étions pas cinq ! Nous n’étions que deux, Patrick Soulié et moi, Alain-Marc Delbouys, car les deux font toujours la même paire. Malgré les 1245 mètres de dénivelée, nous ne trouvâmes pas le sentier si ariégeux que ça, égayé qu’il est par des torrents en cascade, avec des passages creusés dans la roche, qui inspirent le respect des anciens. Nous nous recueillîmes un instant en mémoire d’autres anciens, les 31 ouvriers qui travaillaient à la construction du barrage d’Izourt, tués en 1939 par l’effondrement de leur baraquement sous la neige. Perché à 2445 mètres sur un mamelon rocheux au dessus du fameux étang fourchu, le refuge Caf du Fourcat, le plus haut d’Ariège, a l’air de quelque forteresse imprenable. A notre arrivée et en notre honneur (cela ne peut s’expliquer que comme ça), le si hospitalier gardien Philippe Bringay servit l’apéritif à volonté à tout le monde et il mit à notre disposition sa propre chambre, comprenant sans qu’on lui dise (on était là incognito) qu’il avait affaire à deux hautes personnalités d’Albi : depuis le 1er août, nous sommes classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Nous sympathisâmes aussitôt autour d’un verre avec deux pêcheurs catalans, une autre paire celle-là. Ils avaient le coeur sur la main et c’était tant mieux pour Patrick, à qui ils donnèrent un coup de main pour extraire la boucle de son sac-à-dos, coincée irrémédiablement entre deux lames en bois de la terrasse, qu’il fut un moment envisagé de démonter à cause de cet accident improbable, survenu dans la seconde même où Patrick posa le pied au refuge. Il y en a qui ont le chic pour se faire remarquer. Les deux pescofis nous contèrent leurs exploits. Ils étaient si immenses et leurs connaissances si grandes, tant en confection de mouches, d’arêtes (de montagne, pas de poissons) vaincues à quatre pattes la peur au ventre, en vins, et de tout ce qui compte vraiment dans la vie, que, leur accent chantant aidant, nous les crûmes venus tout droit non du Roussillon mais du monde enchanté de Tartarin de Tarascon. Pour doper mon approche un peu poussive de la rampe assez relevée du Fourcat, Patrick Soulié m’avait auparavant parlé du faiseur de vulves qui sévit dans ces montagnes et dont il prétendait avoir découvert les agissements pour la première fois à la pique d’Endron, lors du bivouac du Caf d’Albi en juin dernier, dont je n’étais pas. Voyant que je marquais le pas, je pensais qu’il disait ça pour me faire marcher, mais je le lui dis tout net : avec moi, ce genre de truc, ça ne marche pas ! Mais c’est qu’il insistait, le bougre ! Il avait l’air d’y croire, au point que c’est moi qui m’inquiétais pour sa santé mentale, persuadé qu’il tartarinait ! Qu’il affabulait, lui, le docteur, je lui croyais l’esprit enfiévré par l’altitude et je me creusais la tête, en quête de quelque médication, par exemple un bain froid. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que le faiseur de vulves existe bel et bien et qu’il avait frappé, à quelques mètres du refuge du Fourcat ! A même la roche, comme à son habitude, il a creusé le signe, en forme d’amande avec une fente au milieu, dont la signification ne trompe pas, même un non initié sans aucune connaissance médicale comme moi ! Faut-il voir dans ces modernes pétroglyphes le début d’un nouveau culte, dédié à la femme, à la fertilité, ou à la déesse-mère, la déesse-terre, version française de la Pacha mamma d’Amérique du Sud ? Ce coin d’Ariège est-il voué à devenir une nouvelle vallée des Merveilles ? Sommes-nous à la naissance d’une nouvelle pratique artistique, le vulv’art ? Plus prosaïquement, ces inscriptions seraient selon un montagnard du cru l’oeuvre d’un original, qui aurait été démasqué et mis à l’amende pour ces graffitis d’altitude au motif de « dégradation de l’espace public ». Le lendemain, après une agréable montée au pic de Tristagne (2878 mètres), où il faut mettre un peu les mains, sitôt au sommet, je vis Patrick Soulié tendre son bras et l’y maintenir en direction du ciel très bleu, dans un geste qui évoquait irrésistiblement celui de la statue de la Liberté. Invoquait-il l’indulgence de la Pacha mamma pour lui demander d’intercéder en notre faveur et de faire pleuvoir sur nous autres Albigeois, déjà comblés par la vie et l’Unesco, d’autres bienfaits encore ? Non. A la place du flambeau, notre statue de la Liberté de chair avait un téléphone portable Samsung solid et il envoyait une photo de lui en haut ! C’est pourquoi il faisait son invocation tourné vers l’Andorre, où se trouve l’émetteur. Les plus grands mystères ont leur explication bêtement technique. Après avoir désescaladé l’arête frontière -c’est la première fois que je posais un pied en Andorre- et une prairie très raide, nous fondîmes sur l’étang de l’Albeille (2400 mètres) pour un premier bain pas si froid (autour de 15°). Il faut l’avouer : nous transformâmes l’Albeille en camp naturiste, offrant entièrement aux rayons du Dieu soleil nos corps sculptureux à l’albigeoise, c’est-à-dire tels que la nature nous a façonnés, avec selon les cas de belles poignées d’amour ou une maigreur à faire peur avec des os saillants qui semblent vouloir sortir de sous la peau, comme si le squelette lassé par le bonhomme voulait se barrer prématurément, se fichant pas mal des remarques qu’on pourrait bien nous faire. Comme le dit si souvent notre nouvel ami le pêcheur catalan : « On s’en bat les rouleaux. » Mais personne ne nous dit rien. Il n’y avait personne. Si. Un éleveur de moutons, René, qui nous trouva heureusement rhabillés et nous chargea d’un message pour le couple de bergers resté aux baraquements d’Izourt. Nous descendîmes aux orrys de Petsiguer. Et là, deuxième bain, toujours en tenue d’Adam, dans l’étang de Petsiguer (2305 mètres), dans une eau qui accusait peut-être ses 16°, le bain le plus long, le plus chaud et le plus voluptueux, véritable couronnement d’une carrière déjà longue consistant à aller en haut enlever le bas. Même habité par cette tranquille certitude d’appartenir au patrimoine mondial de l’humanité, l’Albigeois n’est pas bégueule. Il dort où il peut, même dans la chambre du gardien, il se baigne où il peut, même là où il y a des truites, il mange où il peut, même des myrtilles à poignées tout le long du chemin. On ne s’en est pas privés, à en avoir les lèvres maquillées d’un violet du plus bel effet. De passage à Izourt, la bergère et le berger nous pardonnèrent de les avoir tirés de leur sieste. Elle nous fit entrer et nous offrit une menthe à l’eau et des gâteaux. Pâtres des temps modernes, elle et son compagnon nous parlèrent de leur vie rude mais exaltante, proche de la nature, à courir après les troupeaux sur toutes les pentes à deux heures à la ronde et à devoir compter des moutons à longueur de jour, ce qui est l’assurance de ne pas avoir à le faire le soir pour s’endormir. Bien que venant d’horizons très différents, nous nous découvrîmes au final le plus beau des points communs : l’amour de la montagne, que nous partageons avec les bergers. Ils nous conseillèrent un autre sentier rive gauche, pour regagner le parking à la centrale de Pradières, chemin qui a le double avantage d’être à l’ombre et de ne pas repasser au même endroit. Il n’était pas dit que nous en resterions là, car c’est bien connu ; qui ne cherche pas à aller au bout des choses n’est pas albigeois. Appartenir au patrimoine mondial de l’humanité impose certaines obligations. Derrière les scientifiques que nous sommes, il y a toujours un détective qui sommeille et ne demande qu’à se réveiller. Il nous fallait tirer au clair cette affaire de vulves. Et nous ne prendrons pas de repos tant que nous l’aurons dûment élucidée. Nous entreprîmes une recherche sur Internet (bien que faisant partie intégrante du patrimoine mondial, l’Albigeois est au fait des technologies les plus modernes). Le forum de Pyrénées Team nous éclaira aussitôt. Elizabeth témoigne « avoir souvent vu ces signes en montant sur Bassiès, croyant que c’était des marques faites par des berges (symboles religieux ou de protection). » Un autre internaute s’en indigne : « Il y en a absolument partout, gravés, collés, taillés sur des arbres... C’est pas la peine de faire trop de pub pour ce type. Si tout le monde faisait comme lui et partait avec marteau et burin,la montagne serait un champs de ruine. » « Qui veut donc laisser avec insistance sa trace pour nos descendants ? En Ariège c’est l’invasion, il (ou elle) doit adorer », dit encore un autre. Un dernier y voit l’oeuvre « d’un gros abruti qui se croit artiste qui saccage ainsi la montagne ». Et de désigner l’auteur présumé ; Claudius de Cap Blanc, l’affabuliste du Mas d’Azil. Sur son site l’Affabuloscope, « fabrique d’histoires », il admet avoir « gravé 433 signes sur roche en 2009 ». Il se montre même à l’oeuvre dans une vidéo, armé d’un marteau et d’un burin. « Graver sur la roche est certainement le plus vieux geste esquissé par l’homme », plaide le graveur ariégeois, qui s’est lancé en 2007 dans un « travail sur le signe de la vulve ». Occupé à la recréation « d’un mythe », il a consacré la saison 2010 à semer partout des « pierres vulvaires », qui elles ne sont pas gravées sur place mais amenées. Ils les enfouit sous la berge des lacs, en scelle aux sommets et un de ses émissaires en a même déposé une le 3 août 2010 en Islande. Pour cet Ariégeois revenu au pays après avoir bourlingué autour du monde, l’affabulisme consiste à compléter « l’histoire lacunaire qu’on apprend à l’école » en la réinventant à sa sauce. Il assure que le premier symbole préhistorique inventé par l’homme est le signe de la vulve, tracé d’abord sur des galets puis sur des parois de grottes. C’est ce qu’il écrit, pour « répondre à quelques unes des interrogations de certaines personnes ayant rencontré ce signe sur leur chemin. Leur dire en premier lieu qu’il ne s’agit ni de vandalisme, ni l’oeuvre d’une secte occulte. Il s’agit d’un travail performatif dont le but est d’amener le regard contemporain à se confronter au plus ancien signe qu’ait gravé l’homme du paléolithique. Car ce signe n’est pas de mon invention, il existait déjà il y a des centaines de milliers d’années. Il représente la vulve, et symbolise à la fois la femme, la matrice, la fécondité, la Terre Mère, et peut-être était-il aussi l’emblème des systèmes matriarcaux qui ont régi les sociétés primitives jusqu’à “la révolution” néolithique (9000 av. notre ère). Pendant plus d’un million d’années ce signe se rencontrait partout dans le monde, gravé sur la pierre, l’ivoire, l’os, le bois... il n’a commencé à disparaître qu’avec l’arrivée du patriarcat, et des premiers monothéismes qui en sont issus. Du moment où l’homme a pris le pouvoir, il s’est employé à effacer tous les symboles qui pouvaient rappeler la suprématie de la femme. La femme, qui avait été portée à la déification pendant plus d’un million d’années, s’est trouvée reléguée à un rang inférieur, parfois jusqu’à des niveaux abyssaux. Quand on pense que le christianisme a mis des siècles pour admettre que la femme avait une âme... Ce signe a donc joué un rôle dans la préhistoire et l’histoire de l’humanité. Il était intéressant de le faire réapparaître et d’observer quelles allaient être les réactions des hommes et des femmes d’aujourd’hui face à sa présence. Mon travail ne s’attache à rien d’autre qu’à ça. . L’humanité est née de ce signe et de ce signe est né le sacré. », professe Claudius, En le traçant, il se sent en osmose avec l’homme préhistorique qui en faisait de même. Pour l’historienne Marie-Jo Bonnet, ce serait plutôt la femme. « Les Vénus impudiques de l’art préhistorique et les vulves peintes sur les grottes ne témoignent-elles pas d’une présence artistique des femmes dès l’origine de la civilisation ? », s’interroge-t-elle dans son étude « Des femmes à l’origine de l’art ». Et Marie-Jo Bonnet de constater que « ce sont les représentations de vulves qui dominent dans l’art préhistorique le plus ancien. Rien que pour la France, une vulve féminine gravée dans argile a été découverte dans la grotte de Bédaillac, en Ariège ». Peut-être donc que Claudius l’affabuliste n’affabule pas tant que ça. Une chose est sûre : en nous emmenant au Fourcat, le Dr Soulié nous a fait voyager bien loin dans l’espace et dans le temps. La montagne, on sait quand on y part, on ne sait pas quand on en revient, ni où elle nous mènera...

Pour ceux qui veulent creuser le sujet

http://sisyphe.org/spip.php?article1794 http://www.pyrenees-team.com/forump...’. http://www.affabuloscope.fr/

http://fcorpet.free.fr/Raids/B/Bass...

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